Kurt Cobain raconté par la romancière Héloïse Guay de Bellissen

kurt-quotationC’est la biographie romancée qui m’a le plus marquée ces dernières années.  Vingt ans après la mort de Kurt Cobain, Héloïse Guay de Bellissen, romancière au talent prodigieux, se met dans la peau de l’ami imaginaire du chanteur, Boddah, pour nous raconter ce qu’il a traversé à ses côtés. Le roman de Boddah d’Héloïse Guay de Bellissen (Fayard) est aussi doux et violent que l’icône du grunge qui l’inspire.

Kurt Cobain, mythique leader du groupe Nirvana, est mort le 8 avril 1994, d’une balle de fusil de chasse dans la tête. Près de vingt ans plus tard, les générations qui l’ont suivi et aimé restent inconsolables et frissonnent dès qu’un artiste – écrivain ou réalisateur, comme Gus Van Sant – parvient à faire revenir quelque chose de son charme si singulier, mélange de douceur et de rage, de virilité brute et d’androgynie.

romandeboddahDans cette tâche délicate, la romancière Héloïse Guay de Bellissen a touché juste en cherchant à se mettre dans la peau (peluchée) de l’ami imaginaire du musicien, Boddah. « C’est lui (Kurt) qui m’a créé quand il avait deux ans (…) On était dans sa chambre quand il m’a donné le nom de Boddah. Il adorait faire le con ou dessiner. Jamais les deux en même temps, il était bien trop sérieux quand il faisait des gribouillis. Le temps qui lui restait était consacré à la rigolade ». Un procédé littéraire audacieux qui permet à l’écrivain de raconter le minute-par-minute de Kurt Cobain, en particulier les quelques années qui ont précédé sa mort, son rapport à la musique, l’amour de sa vie Courtney Love et son autodestruction jusqu’à la lettre d’adieu qu’il a adressée à Boddah avant de mourir.

Kurt est raconté à travers les yeux imaginaires de Boddah mais en ressort plus vrai que nature. Certainement parce que Boddah ressent mieux que personne ce que les orphelins de Nirvana ont traversé au moment de la mort du leader. Son incapacité à rompre avec l’enfance, sa solitude fermement endurcie qui préserve son hyper-sensibilité et son monde imaginaire enfantin composé de Boddah, de musique, de « poupées démembrées » et d’ »images de fœtus », mais surtout sa relation avec Courtney brillamment restituée par l’auteur. Ces deux là, qui « font l’amour pour la première fois dans un lit entre une peluche de Donald Duck, un rayon de soleil » et quelques boîtes de médicaments, retrouvent chez l’autre la faille dont ils pensaient être les seuls à souffrir. Une faille qui les porte à la fois à ne jamais traîner trop loin de l’enfance tout en se vouant à une « passion commune pour la défonce pharmaceutique »,  pour les trésors de l’héroïne, pour l’immonde délabrement du corps et la transcendance de la musique.

photo-courtney-kurtBoddah, tout comme Courtney, ne sont d’ailleurs pas tendres avec leur âme sœur qu’ils voudraient encore pouvoir insulter aujourd’hui, dont ils voudraient encore frapper le torse. « Dites lui juste que c’est un connard, d’accord ? lance Courtney dans le message qu’elle enregistre pour la veillée funèbre de son homme. Dites juste « connard, t’es qu’un connard ». Et que vous l’aimez ».

L’écriture d’Héloïse Guay de Bellissen traduit cet âpre mélange, cet amour d’enfant qui ne trouve que la violence, l’argot enragé et la mort pour s’exprimer, si bien qu’en levant la tête pour interrompre notre lecture, on peine à se débarrasser de la saleté épaisse et sublime qui recouvre chaque ligne de ce livre.

Marque-page : 

« Quand il sonne à la porte, Kurt est complètement déchiré et il tient à la main une bouteille de sirop pour la toux. A peine a-t-il un pied dans l’entrée qu’elle lui avoue son amour : « Arrête de boire ces merdes, tu vas te niquer le bide ! » Elle sait qu’il a des problèmes d’estomac, c’est notoire dans le milieu parce qu’il a un régime spécial en tournée (ne rien avaler) et puis, comme toutes les filles amoureuses, Courtney s’est largement renseignée sur son compte. « Viens », lui dit-elle. Il n’a pas décroché un mot. Elle l’emmène dans la cuisine et sort d’un placard un flacon de Vicodin extra-fort, un autre sirop pour la toux. Et c’est à cet instant qu’ils découvrent leur passion commune pour la défonce pharmaceutique. Courtney est recroquevillée pieds nus sur une chaise en plastique et lui assis sur un tabouret, l’un en face de l’autre. Ils trinquent avec leurs sirops, alors que le soleil est en train de se lever. 

– Non, je te jure, j’ai jamais pilé des Xanax avec des Imodium ! 

– Sérieux ?! 

– Mais j’essayerai, ouais, j’essayerai et je te dirai 

– Pourquoi tu es venu, dis-moi ? 

– J’avais besoin d’une ordonnance. 

Toute fille normalement constituée, devant le sourire qu’il lâche à ce moment précis, tomberait immédiatement raide dingue de lui. Et quel homme résisterait à une femme qui sait cuisiner des médicaments comme personne ? »

NB : Cet article avait été initialement publié sur le site MyBOOX.fr. Il n’est cependant plus disponible sur le site depuis le changement d’identité de celui-ci et la suppression de la plupart de ses archives. Le revoici donc sur mon blog.

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