« Demain dès l’aube », la nouvelle pièce sans « trucs ni machins » de Pierre Notte

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Je savais qu’il serait difficile de parler de cette pièce, écrite par Pierre Notte, sur une idée de la metteur en scène Noémie Rosenblatt et présentée au théâtre de Belleville puis de l’Ouest parisien en mars et avril 2015. D’abord, parce que Noémie est mon amie. Ensuite, parce que la pièce évoque la relation entre une grand-mère et sa petite fille, un sujet qui me touche en plein cœur et sur lequel je n’ai pas de mot puisque j’ai vécu ce pur ressenti avant de savoir parler. Enfin, parce que j’ai suivi le fil de cette pièce, de près, depuis sa naissance dans l’esprit de Noémie jusqu’à son accomplissement, avec inquiétude et admiration. J’ai vu mon amie s’interroger, se déployer et grandir en même temps que son projet.

Lorsque Noémie m’a parlé de cette idée pour la première fois, en 2011, je ne connaissais pas Pierre Notte. J’ai senti que j’assistais à la naissance de quelque chose d’important pour elle, qui marquerait sa carrière. J’adore ce lieu de la conversation avec mes proches ou avec les personnes que je rencontre : ce moment où je sens qu’une intention profonde est en train de surgir, de devenir tangible, avec toute l’incertitude, la détermination et la concentration d’un enfant qui fait son premier pas. La mise en scène pour Noémie est une telle évidence, fait sonner les cordes de sa personnalité avec une telle justesse : c’est beau à voir !

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Je ne savais rien de Pierre Notte, donc, cet auteur dramatique associé au Théâtre du Rond Point, ancien secrétaire général de la Comédie française, mais la façon dont Noémie s’est rapprochée de lui, des moindres détails de son œuvre était communicative. Je me suis, moi aussi, prise de passion pour lui. C’était formidable de partager cela avec Noémie. J’ai vu plusieurs de ses pièces, lu ses interviews, écouté les chansons qu’il a écrites, avec sa sœur pour certaines (je les ai même écoutées en boucle à une époque, jusqu’à les connaître par cœur). Je l’ai longuement interviewé en 2011 et j’en ai tiré un portrait publié sur le site Evene.fr. Je me rappelle qu’à l’époque, j’avais trouvé difficile de parler de cet auteur sans recourir aux propos pré-construits par les médias et dossiers de presse à son sujet. Certains termes reviennent systématiquement pour évoquer ses pièces, sorte de palette rhétorique toute faite où les journalistes viennent puiser leurs éléments de langage lorsque c’est nécessaire. On parle de « fables », de « cabarets ». On utilise des oxymores pour relever l’aspect monstrueux ou déglingué de ses comptines. Des adjectifs reviennent souvent comme « incisif », « onirique », « grinçant », « cru », « âpre »…

Dans cette nouvelle pièce, Demain dès l’aube qui représente l’accomplissement de quatre ans de travail et de passion pour Noémie, Pierre Notte semble nous dire qu’on connaît la chanson et que cette fois, on ne l’aura pas. Pour cette pièce, nous prévient-il, les mots ne seront pas si simples à tisser ni à chanter. Oui ce sera cru, oui ce sera nu mais cela ne suffira pas. Il faudra habiller cette nudité avec votre interprétation, rien ne sera cousu d’avance ni à taille unique.

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Deux femmes sont sur scène, une jeune fille et sa grand-mère, merveilleusement interprétées par Evelyne Istria et Chloé Olivères – ces deux comédiennes vivent-elles réellement leur existence dans des théâtres pour y être aussi pures et touchantes ?  Ont-elles été élevées par Pierre Notte pour parler sa langue si couramment ? Les deux femmes sont liées par une complicité qui, comme le dit Noémie dans une interview, ne peut exister que dans le rapport filial . Elles se disputent, se réconcilient, se balancent des vacheries, se cherchent des noises et s’amusent. Elles parlent du temps, des lieux, des noemie-metteurdates, du passé, de l’avenir, de la vie et de la mort jour et nuit; elles s’en amusent, s’en plaignent sans que l’on ne sache jamais clairement où elles en sont de ce passé, de ces lieux, de cette vie, de cette mort. Sont-elles vivantes, déjà ? Sont-elles des fantômes, des souvenirs, des âmes sœurs qui échangent et se chamaillent à travers leurs tombes, avant, après et au-delà de l’apparition de la parole (comme ma grand-mère et moi) ? Sont-elles absentes du présent, l’une parce qu’elle le repousse inlassablement (tomber amoureuse, se marier, meubler son appartement, s’engager dans l’existence… tout ça !) et la seconde parce qu’elle habite le passé tout en perdant la mémoire immédiate ?  Sont-elles au contraire plus vivantes que jamais au moment où elles font cohabiter le petit temps qu’il leur reste à vivre ensemble, échangent leurs objets, leurs cadeaux et leurs souvenirs ? « Les trucs et les machins » de la grand-mère, sa petite robe bleue et son maquillage qui la font drôlement ressembler à Madame Rosa de La Vie devant soi (Romain Gary). Elle aussi radote ses souvenirs sans arrêt, comme je l’ai écrit dans un billet récent à propos des personnages de Gary, en s’entourant de ses bricoles, ses « trucs et ses machins », en enfilant sa robe bleue et en se couvrant exagérément du maquillage de la mémoire (Dans La Vie devant soi : « Tous les samedis après midi, elle mettait sa robe bleue avec un renard et des boucles d’oreille, elle se maquillait plus rouge que d’habitude et allait s’asseoir dans un café français, la Coupole à Montparnasse où elle mangeait un gâteau »).

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Quand on connaît un peu Pierre Notte, on sait que le passé et l’avenir deviennent chez lui moins effrayants lorsqu’ils sont appris par cœur, ravivés et répétés à l’envi (on retrouve Gary : Notte s’en est-il inspiré ? Je le crois !). Comme les femmes qui commencent toutes leurs phrases par « Avant » ou « depuis la mort de mon mari… ». Les émotions passent alors par la voix, le refrain, les sonorités qui rebondissent comme des mantras ou des chansonnettes de l’enfance. On se bouche les oreilles et on entonne le refrain que l’on connaît par cœur pour ne pas affronter les troubles fumées du réel. Cette fois, il a désaccordé ses instruments, créé une musique sens dessus dessous qui donne le vertige et semble mettre en scène notre propre étourdissement. Les émotions sont crues, nues, comme la réalité. Mais elles sont immanquablement habillées par l’interprétation – on ne peut pas s’en empêcher -, rassemblées comme les pièces d’un puzzle et c’est bien cela qui nous donne le vertige, qui nous fait sentir la mort dans la vie, la nudité sous l’habit. Noémie joue aussi avec cela dans une mise en scène enjouée et troublante à la fois, qui fait apparaître et disparaître les personnages dans l’ombre et la lumière. « J’ai compris », répète la grand-mère plusieurs fois. « J’ai compris ce jour-là, à ce moment-là (je m’en souviens très bien) (…). J’ai compris que cela n’avait pas l’importance qu’on dit ». Qu’y a-t-il à comprendre face au chaos, au vertige, à la perte de la mémoire ? Qu’y a-t-il à retenir, à répéter, à apprendre par cœur ? Une interprétation toute faite, que l’on ressort comme une « petite robe bleue » en se demandant toujours où on l’a mise, dans quel sens l’enfiler et d’où elle vient ? Le refrain d’une chanson que l’on récite à la moindre occasion pour se rassurer ? Faudrait-il plutôt, comme le dit la vieille dame, apprendre à « renoncer » ?
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La jeune femme a beau paraître moins vivante et plus pâlotte que sa grand-mère fantasque, elle a beau vivre sans « truc ni machin », sans souvenir ni histoire d’amour déjantée au milieu d’un appartement blanc et vide – « un gros rat blanc de laboratoire qui se prendrait de temps en temps pour le savant qui l’observe » lui balance génialement la grand-mère à un moment – elle ne renonce pas. La preuve avec ce passage magnifique qui revient sans arrêt dans mon esprit sur la couture de l’interprétation justement, cette fameuse « quête de sens » dont tout le monde parle sans arrêt, qui nous fait trembler et que l’on ne renonce pas à tisser malgré tout. On a bien raison.

« La dame. Coudre oui ça tu sais (faire des nœuds oh oui ça tu sais)

La fille. Les boutons les poches trouées et les ourlets je sais y faire

La dame. C’est ta mère qui te préparait tes travaux de couture tu sais y   faire une fois que c’est fait mais je parle d’entreprendre

La fille. Tu es folle

La dame. Je parle du fil dans l’aiguille

La fille. Elle est folle

La dame. Je parle du premier geste (de la genèse) je parle de l’origine du monde

La fille. Tu es folle et tu me rends folle (ça fait ça les fous c’est leur métier)

La dame. Tu sais coudre mais tu ne peux pas mettre un fil dans le chas d’une aiguille

La fille. Les fous ça rend fou

La fille. Je suis fatiguée je n’y arriverai pas

La dame. On y arrivera

La fille. Je n’y arrive pas

La dame. Lève un peu les coudes – inspire

La fille. Je n’ai jamais su je n’ai jamais pu

La dame. Inspire et respire – un peu plus haut les coudes

La fille.Mesmains-ellestremblent

La dame. Ce ne sont pas tes mains qui tremblent -c’est toi

La fille. Eh bien quoi

La dame. Arrête de trembler et respire

La fille. Je respire

La dame. Sois à  ce que tu fais

La fille. Je ne pense qu’à ça

La dame. Je ne te demande pas de penser – sois à ce que tu fais

La fille. Je re-tremble

La dame.Re-arrête

La fille. Je re‐arrête

La dame. Re-recommence

La fille. Je recommence

La dame. Et voilà

La fille. Et voilà

La dame. Tuyespresque

La fille. J’y suis

La dame. Et voilà

La fille. C’est fait

La dame. C’est ton premier chas

La fille. Comme tu dis

La dame. On va fêter ça »

livre-nottePour retrouver les dates et les lieux des prochaines représentations de Demain dès l’aube de Pierre Notte, c’est par ici. Pour découvrir le livre édité pour la première représentation le 12 mars 2015 à L’avant-scène théâtre, dans la Collection des quatre-vents, c’est par là.

Le site de Noémie Rosenblatt et la page Facebook de la pièce nous tiendront aussi informés des nouvelles infos.

Photos signées Simon Gosselin et Jean-François Mariotti.

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