Ces futurs, ex-amoureux et pervers narcissiques qui envahissent ma chambre 

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Ce texte ne racontera ni les amoureux ni des les éventuels pervers qui ont traversé mon passé, plutôt ceux qui peuplent ma bibliothèque : les livres avec lesquels j’ai souvent l’impression d’entretenir une forme de jeu de séduction plus ou moins réciproque. La métaphore de l’amant pour évoquer le rapport au livre m’a toujours paru plus parlante que celle de l’ami, qui revient si souvent. Les livres qui m’entourent ont beau me suivre et me rassurer de déménagement en déménagement,  ils ne sont pas vraiment des amis, en tous cas pas la majorité, et ne forment sûrement pas la partie la plus légère de ma vie à empaqueter et à transporter.

Francis-Scott-Fitzgerald-gatsby-le-magnifiqueTous m’ont plu à un moment ou à un autre. Mais sévèrement plu. Suffisamment pour que je veuille les connaître, les aimer, les posséder, parfois les apprendre par cœur, parler leur langue, respirer leur air, vivre leur vie, les interpréter jusqu’à les réinventer en entier, en étant convaincue de les avoir sondés au plus profond de leur être. Comme certaines passions amoureuses où l’on ne sait plus bien si l’on est entré en l’autre ou si c’est l’autre qui est entré en nous, où l’on se sent en tous cas chassé de soi-même par la voix, la respiration, la pensée de l’autre et où l’on espère comprendre celui-ci jusque dans les moindres nuances de sa personnalité.

Certains livres m’apparaissent aujourd’hui comme des ex que je ne pourrais plus vraiment contacter et dont je me reproche de m’être trop éloignée (c’est le cas de Great Gatsby, de L’Attrape-cœurs, des recueils de Pierre Reverdy, d’Aragon ou de certains philosophes comme Kant ou Bergson que j’ai bien connus, dont je pouvais parler des heures et qui m’échappent aujourd’hui). D’autres forment mon deuxième nom de famille comme Romain Gary, Roland Barthes ou Nietzsche que j’ai dû épouser en secret et qui ont quasiment écrit leur livre sur mon oreiller, uniquement pour moi. Certains m’ont longtemps intimidée puis déçue, comme Le Mythe de Sisyphe d’Albert Camus. J’ai mis un temps fou à oser ouvrir ce livre et il restera pour moi une lettre fermée, un visage parfait et impassible dont je ne peux rien tirer. Aucun échange, aucune émotion, rien. Je crois que je ne lui ai pas plu au fond à ce livre, c’est lui qui ne m’aimait pas.

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Il y a ceux qui m’intimident toujours, devant lesquels je passe en espérant qu’un jour j’oserai frapper à leur porte et qu’ils m’accueilleront gentiment. Comme Belle de jour de Joseph Kessel et d’autres livres de cet auteur dont j’attends beaucoup en le connaissant très mal. Le début du livre sera sûrement comme les premiers rencards. Je m’ennuierai un peu, détournerai souvent le regard en essayant de rester polie et de m’intéresser à ce qui se dit. Mon attention sera flottante, plutôt bienveillante mais timide, dispersée et sans grande ambition. Peut-être une façon de me protéger, de ne rien montrer du lien secret et passionné que j’ai anticipé. Puis une phrase, un déraillement de voix, un geste ou une façon de respirer m’interpelleront peut-être d’un coup, comme pour me retenir et ne plus me lâcher. Dans ce cas, c’est le texte qui me fera signe, qui me désirera et me le montrera.

ob_40d7f9_plaisir-du-texte-barthesUn désir réciproque, un échange de signes. C’est cela dont Roland Barthes parle si bien dans son génial Plaisir du texte (le voici en pdf pour ceux qui voudraient le posséder tout de suite, sans attendre). Je recopie ce passage qui m’a marquée et auquel je pense très souvent :

« L’endroit le plus érotique d’un corps n’est-il pas là où le vêtement bâille? (…) c’est l’intermittence, comme l’a bien dit la psychanalyse, qui est érotique : celle de la peau qui scintille entre deux pièces (le pantalon et le tricot), entre deux bords (la chemise entrouverte, le gant et la manche); c’est ce scintillement même qui séduit, ou encore : la mise en scène d’une apparition-disparition. Ce n’est pas là le plaisir du strip-tease corporel ou du suspense narratif. Dans l’un et l’autre cas, pas de déchirure, pas de bords : un dévoilement progressif : toute l’excitation se réfugie dans l’espoir de voir le sexe (rêve de collégien) ou de connaître la fin de l’histoire (satisfaction romanesque) ».

Un désir parfois malsain. Michel Onfray en parle un peu, entre les lignes et sûrement malgré lui, dans ses livres de contre-histoire littéraire et philosophique. Je me trompe peut-être mais j’ai l’impression qu’il revient souvent à la métaphore du monstre mythique construit par notre société à la place des auteurs, le Marquis de Sade par exemple, cousu LaPassionDeLaMechanceté-176x300main par les interprètes comme pour rembourrer un peu le corset de notre patrimoine littéraire. Dans ce livre précis, La Passion de la méchanceté, sur le divin marquis, il montre de quelle manière les lecteurs ont, au fil du temps, fabriqué une légende qui à force de retouches interprétatives, de glorifications et de condamnations, est devenue monstrueuse et erronée. Cette comparaison au monstre me fait penser aux souvenirs amoureux que l’on grossit démesurément en y associant des processus psychologiques préconstruits et à la mode comme les « perversions narcissiques », les «  relations toxiques » et autres « manipulations ». On les rend ainsi bien plus puissants, plus monstrueux et paralysants pour la suite de notre existence.

Il arrive pourtant que le désir littéraire soit tout à fait serein, apaisé et qu’il donne lieu à de véritables rencontres comme le décrit la philosophe Catherine Chalier dans son dernier livre Lire la Torah dont les idées peuvent s’appliquer aux œuvres de la littérature. Je suis désolée de la faire figurer, dans ce billet, à côté de Michel Onfray dont elle désapprouve sûrement les propos, mais c’est justement elle qui m’a inspiré l’idée de ce billet en évoquant dans son essai une métaphore éclairante qui se trouve dans le Zohar (livre mystique de la Torah) et qui « décrit la relation qui unit l’interprète et les versets bibliques comme une rencontre amoureuse ».

« Il (ce passage du Zohar, ndlr) compare la Torah à une femme belle « bien-aimée » cachée dans son palais et qui cherche à transmettre quelques signes à son amoureux, lui-même caché parmi les hommes. C’est donc d’abord l’histoire d’un amour difficile, car entravé  par les murs du palais et la pression d’une société, qui tend parfois à ridiculiser l’amoureux ou , tout simplement, à lui proposer d’autres tâches apparemment plus séduisantes et plus urgentes. Mais ce dernier sait que sa « bien-aimée » est là et nulle part ailleurs, il passe sans cesse devant sa porte en espérant recevoir un signe (remez) de sa part. De fait, elle finit par entrouvrir une petite porte, et furtivement elle lui découvre son visage avant de s’éclipser à nouveau à l’intérieur du palais, où il ne peut la suivre. « Aucun de ceux qui accompagnaient l’amoureux n’a regardé ni vu ; seul l’amoureux a vu ». La plupart des hommes en effet ne savent pas regarder, ils ne lèvent pas les yeux et ils ne tournent pas la tête. Accaparés par leurs affaires et leurs différentes amours, ils pensent à autre chose et cette femme ne les intéresse pas, 9782021099324ils ignorent son existence sans éclat immédiat et ils ne voient donc pas qu’elle est belle et aimable. Ils ne la voient pas, car ils ne perçoivent aucun signe qui en suggérait la présence, rien ne se passe pour eux quand elle dévoile un instant son visage. Comme leur cœur reste sans amour pour cette « bien-aimée » cachée, ils ne s’attendent pas à ce qu’une fenêtre s’ouvre et qu’un visage se montre. Si l’amoureux tentait de leur faire partager l’intensité de sa nostalgie ou son pressentiment qu’un jour la fenêtre va s’ouvrir pour lui, ils s’en moqueraient probablement ou ils lui feraient une  leçon sur ce qui est sérieux dans la vie, car ils n’imaginent pas que cela soit possible. Habitués depuis l’enfance à la présence de ce palais comme à quelque chose qui fait partie d paysage, la plupart des hommes en effet passent devant lui sans y prêter la moindre attention. Que le palais soit habité ou pas les laisse indifférents. « Il en va de même pour la parole de la Torah, elle ne se révèle qu’à celui qui l’aime et qui ne cesse de se tenir à sa port, explique le Zohar. La bien-aimée, la Torah, lui fait signe par une parole, par tel ou tel verset qui soudain, fugitivement, lui apparaît doué d’une clarté particulière qu’il ne voyait pas jusqu’ici et que ses compagnons ne voient toujours pas, occupés qu’ils sont à d’autres tâches ».

Cette métaphore amoureuse, comme je le disais, m’a toujours paru très éclairante. Mais j’y voyais surtout l’ensemble des parades de séduction, de désir, d’évitement ou d’intimidation qui me liaient aux prochaines lectures ou les légères et profondes contrariétés qui me rattachaient aux anciennes. Ce passage du Zohar que Catherine Chalier m’a fait découvrir invite à un rapport amoureux plus serein à la littérature, peut-être plus apaisé. Un lien certes passionné qui souffre des silences, des déceptions et des éloignements mais qui accepte de désirer le texte, de le lire, de le relire, de le décrypter comme l’on déchiffre l’attitude ou la lettre d’un amant en y cherchant les signes, en essayant de tout comprendre et en sachant bien qu’on ne le connaitra jamais tout à fait.

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2 commentaires pour Ces futurs, ex-amoureux et pervers narcissiques qui envahissent ma chambre 

  1. danielle et jean-claude dit :

    magnique texte plein de sensibilité doux et fort où tous les amoureux du livre se retrouveront.Ce matin,tu m’as offert un réveil éclatant,l’extrait du zohar est non seulement beau mais tellement humain,tout y est,érotisme,mystère et amour tout en délicatesse.
    nous avons dégusté

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