L’art du radotage chez le père Gary

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Je préfère parler de « radotage » que de « répétition » chez Romain Gary. D’abord parce que je trouve marrant qu’un homme si obsédé par son âge et par la date de péremption de son vie-devant-soiaura puisse radoter comme un grand-père. Mais aussi parce qu’en faisant quelques recherches rapides sur Google Books pour savoir s’il s’agissait d’un procédé littéraire connu chez Gary, je suis tombée sur des documents de thésards pointus et intimidants autour des notions de « répétition », d' »itération », de « régénération » ou encore de « bisociation » proustiennes, garyennes ou bergsoniennes… J’aime bien me faire croire qu’un jour, avec un peu de temps et de courage, je me lancerai dans de telles recherches comparatives en inventant tout un jargon d’étude linguistique, esthétique et en construisant un système philosophique autour de Romain Gary (j’en rêve !) – mais pas là, pas tout de suite… Ce soir, je suis plus d’humeur à papoter tranquillement avec Romain Gary et à me moquer gentiment de lui avec mes mots.

promesse-de-laubeOui parce que, pour le cas où vous n’ayez pas lu ces documents pdf d’étudiants en ENS qui interprètent le motif esthétique de la « répétition » – apparemment repéré par certains universitaires alors que je pensais avoir fait une trouvaille -, vous vous demandez bien pourquoi Romain Gary, qui cherchait pourtant à ne jamais se ressembler, à se réinventer le plus souvent possible pour ne pas être démasqué et pour répondre aux différentes promesses faites à sa mère – devenir danseur, violoniste, écrivain, ambassadeur… – en vient à ne créer que des personnages qui se ressemblent entre eux, qui vieillissent et qui radotent. Madame Rosa, Mohammed ou même Hamil dans La Vie devant soi, Morel dans Les Racines du Ciel, la mère du jeune Romain dans La Promesse de l’aube ont tous pour points communs de garder précieusement leurs marottes comme des doudous tout contre eux. Ils ont tous leurs manies, leurs obsessions… des idées fixes qu’ils répètent à longueur de temps ou des objets anciens dont ils sont gaga et qu’ils ne quittent pas. Les personnages de Romain Gary sont souvent des génies en puissance qui courent sur place, avancent à reculons. Des êtres brillants et gâteux à la fois, qui font de leur sénilité le moteur même de leur ambition.

les-racines-du-cielPeut-on voir dans ce radotage un peu grotesque à la Chaplin, qui façonne toute son œuvre, un lien que l’écrivain aurait gardé, depuis l’intérieur de son style, avec sa mère comédienne qui en est restée pour sa part aux répétitions de grands rôles et a manqué sa carrière ? Lui-même considérait qu’il jouait sa propre vie et passait souvent à côté : lorsqu’il a démissionné de la diplomatie, il a expliqué qu’il s’était lassé de jouer le rôle d’ambassadeur, qu’il avait souhaité changer de décor. Dans La Promesse de l’aube, le petit Romain passe un temps fou dans un coin secret de sa cour à observer les poussiéreux objets qui y sont entreposés :

« J’ouvrais délicatement [les valises et les coffres], en faisant sauter la serrure ; ils déversaient sur le sol, dans une odeur de naphtaline, toute une vie étrange d’objets vieillots et désuets, parmi lesquels je passais des heures merveilleuses, dans une atmosphère de trésors trouvés et de naufrage ; chaque chapeau, chaque soulier, chaque coffret de boutons et de médailles, me parlait d’un monde mystérieux et inconnu, le monde des autres. Un boa de fourrure, des bijouteries de pacotille, des costumes de théâtre ».

Dans La Vie devant soi, c’est la vieille Madame Rosa qui rend chaque jour visite à son passé, malgré sa « tête en vadrouille », sa « sénilité débile accélérée », en s’entourant de vieilles breloques dans la cave souterraine de son immeuble. Le petit Momo, lui, découvre avec fascination le tournage d’un film dans lequel tout recommence constamment :

« Tout se mettait à reculer. Les morts revenaient à la vie et reprenaient leur place dans la société (…). C’était le vrai monde à l’envers et c’était la plus belle chose que j’aie vue dans ma putain de vie ».

Romain-gary-pseudoCes différents passages, qui n’ont pas l’air liés en apparence, le sont selon moi par cette obsession de Romain Gary pour le radotage du passé, la répétition sénile de phrases anciennes dans des décors poussiéreux. Une obsession qu’il explique de façon magnifique dans Pseudo par cette confidence :

« J’avais d’ailleurs pris la précaution de faire signer mon premier contrat par quelqu’un d’autre, afin de n’être pas repéré. Il y a des polices invisibles et omniprésentes qui vous sautent dessus au moindre signe d’existence et vous foutent le destin au cul. Tout cela me permettait en même temps de m’utiliser astucieusement pour filer à reculons dans la bonne direction : devenir écrivain, ce que je ne voulais devenir à aucun prix, car c’était là mon plus cher désir ».

En créant des personnages qui radotent, s’obstinent, sucent leur pouce comme leur passé, en les lançant dans de grandes marches ambitieuses « à reculons », comme une vieille troupe d’éléphants grandioses et pesants, mais aussi en rééditant indéfiniment de nouvelles versions de ses propres livres, Romain Gary tentait, semble-t-il, d’échapper au temps, à la police du destin et surtout de construire sa propre légende qui, par définition, serait immuable et rabâchée à l’infini.

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