Le judas ou l’illusion de maîtriser la peur

PorteJudasKparKBinaBaitel
Il y a quelques jours, quelqu’un a frappé à la porte de chez moi et m’a demandé s’il pouvait entrer pour vérifier les tuyaux de je ne sais quoi. Son attitude n’était pas claire et sa façon de réagir lorsque je lui ai demandé de repasser plus tard  – un marmonnement confus et vexé – l’était encore moins.

Après avoir bien vérifié qu’il avait quitté mon étage, j’ai immédiatement envisagé deux options, les genoux tremblants : partir de chez moi en même temps qu’un voisin (un vieux Monsieur très gentil, sorte d’ange-gardien, qui a la bonne idée de manipuler nerveusement ses clés chaque matin à la même heure) (la précision des habitudes horaires d’un voisin de palier est un critère de confort dont on ne parle pas assez). Ou bien passer une partie de la journée l’œil plaqué contre le judas de ma porte en redoutant le moment où il reviendrait. J’ai finalement été fière d’écarter ces deux fausses solutions, de déloger d’un coup de balai anges et vieux démons pour affronter la troisième option : m’éloigner de la porte d’entrée, considérer que l’homme louche ne reviendrait pas et ne même pas anticiper la façon dont je réagirais si cela arrivait.

Je pense que ces alternatives se présentent souvent dans nos vies de façon symbolique même s’il est rare qu’elles soient aussi claires et explicites. Quitter les lieux bien-sûr mais surtout rester tout près de la porte en guettant les murmures du danger pour se sentir prêts à dégainer. Pourtant, l’inutilité de ces deux échappatoires est flagrante. Dans les deux cas, le léger pas de côté par rapport au danger donne l’illusion de le mater : soit en le reportant à plus tard (puisqu’il faudra bien un jour que je rentre chez moi et sans escorte), soit en anticipant de quelques secondes la menace (puisque le judas ne sert à rien d’autre qu’à cela). Dans les deux cas, je pense sincèrement contrôler le sort en le décalant dans le temps, comme un pion que je manipulerais en avant ou en arrière. Et l’option qui m’intrigue le plus est celle du judas car elle donne l’illusion  de maîtriser la peur en la gardant tout contre soi, bien en vue, pour l’observer, l’examiner et justement ne surtout pas la laisser partir. Loin de la gouverner, je m’y soumets presque volontairement en m’y accrochant comme le poisson à son hameçon.

Comme ces nuits d’insomnie où l’on rumine une inquiétude en étant convaincu que l’on fait ainsi avancer le schmilblick. Si l’angoisse s’éloigne quelques secondes pour laisser place au sommeil, on la rattrape illico histoire qu’elle ne nous poignarde pas dans le dos : « Pep-hep ! Où vas-tu comme ça toi, reste là, bien en vue, je te surveille… je n’en ai pas fini avec toi, je ne t’ai pas examiné en entier ». Se changer les idées ? Penser à autre chose ? Dormir ? Inenvisageable pour le peureux, ce serait encore pire que de voir le danger se réaliser. Il se sent protégé par sa peur, soutenu par le terrible scénario qu’il a construit dans son cerveau avec l’illusion de pouvoir ainsi le surveiller, le guetter, l' »avoir anticipé ». Ne bouge pas de là toi, reste là !

Le caractère nocif de ce comportement face au danger est clairement indiqué, en toutes lettres et sans aucune équivoque dans le nom que porte cet œilleton, le « Judas », qui fait référence à la trahison supposée du personnage biblique. Voir sans être vu est déjà une attitude perfide, bien-sûr, y compris vis-à-vis d’un homme louche. Mais je crois que ce comportement qui consiste à surveiller le danger comme le geôlier face au prisonnier est carrément une trahison de soi. En choisissant de rester sur le bord du monde à en évaluer les dangers, on refuse de le traverser et on n’a ainsi aucune chance d’y appartenir.

(Image trouvée sur le site Unjenesaisquoi-deco.fr)

Publicités
Cet article, publié dans Pensées et humeurs, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s