« Respire » de la tête aux pieds de Mélanie Laurent

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Pourquoi la société réduit-elle les adolescents à leurs baskets ? Comment les adultes peuvent-ils à ce point louer la flamme créative, amoureuse, amicale, intellectuelle des lycéens et les traiter finalement comme un magma de pieds aveugles, sourds et fourmillants ? Ce n’est bien sûr pas le propos le plus évident du film « Respire » de Mélanie Laurent qui m’a surtout marquée pour sa thématique principale, c’est-à-dire l’asphyxie des relations perverses et narcissiques. Mais c’est le sujet dont j’ai envie de parler ici car j’ai eu l’impression que ce film portait un discours sous jacent sur les pieds et que cela m’a bien plu.

L’histoire, c’est celle de Charlie et Sarah, deux jeunes filles de 17 ans qui se retrouvent dans la même classe, l’année du bac et se lient d’une amitié qui devient fabuleuse et doucement toxique.  Charlie, interprétée avec finesse par Joséphine Lapy, a une allure calme, un visage aussi placide qu’un voilier immobile au milieu d’une mer d’huile sauf lorsqu’elle se retrouve violemment cahotée de l’intérieur par des crises d’asthme incontrôlables. Sarah, campée avec génie par Lou de Lâage, est une île à elle toute seule, une œuvre d’art captivante qu’on ne peut quitter des yeux dès le moment où elle apparaît quelque part. Ce genre de star du lycée dont le corps vaporeux, les danses gracieuses ne se laissent jamais ternir, pas même par ses excès d’alcool, de clopes, de pétards. Sa tendance à l’autodestruction la rend presque plus aérienne et sublime. Leur corps à toutes les deux semblent hors d’atteinte, elles sont si jeunes. C’est sûrement pour cela que les adultes ne s’intéressent qu’à leurs pieds, ne s’inquiètent que de leur faculté d’avancer, avancer, et encore avancer. Allez en rythme et sans peine !

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Le film commence avec un plan sur les converses posées au pied du lit de Charlie. La caméra reste quelques minutes pour suivre les deux pieds de la gamine qui sortent du lit et descendent les marches d’un appartement en direction de la cuisine. Au cours de l’histoire, la caméra revient peut-être deux ou trois fois filmer les basks des deux filles et de leur clique de lycéens décharnés. Parmi les premières scènes, il y  aussi ce cours de philo où l’on entend le prof expliquer l’anatomie des émotions. Pour Platon, explique-t-il, la raison se trouve dans la tête et la passion dans le ventre.  Il ne dit rien sur les pieds par contre qui sont dans certains textes de Socrate (le philosophe aux pieds nus) des témoins discrets, souvent négligés et pourtant bien plus proches de la vérité que l’esprit, par exemple lorsqu’on les trempe dans l’eau glacée. Rien non plus sur les corps estropiés auxquels Rousseau compare la société : le cerveau pour les uns, les bras ou les yeux pour les autres, les pieds et rien d’autre pour les derniers.

C’est vrai qu’à entendre les mères des deux gamines, les émotions  partent des tripes, jaillissent avec violence, sans contrôle, dévastant tout sur leur passage. Les fous rires, les orgasmes sexuels, les  déchaînements de colère, d’alcoolisme, les sanglots des adultes traversent les murs, empestent les enfants qui de leur côté souffrent en silence, encaissent honteusement les humiliations, le cœur dans les baskets.

Ils préfèrent souvent se priver de respirer ou de manger plutôt de révéler à leurs parents que leur corps existe à eux aussi, qu’ils entendent, voient, ressentent, respirent, qu’ils ont mal partout et que ce n’est pas vrai de dire que ces petites crises d’ados les feront forcément grandir, courir plus vite ou mettre le monde à leurs pieds.

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